Revenons donc quelques années en arrière. Il y a trois ans précisément, la sortie de Conjuring premier du nom sonnait comme une véritable claque. Les lumières des salles s’étaient éteintes depuis quelques minutes seulement, et notre sang se glaçait déjà face à son apparition de titre sombrement vintage, typiquement le genre de petit détail prompt à faire battre le coeur d’une éternelle amoureuse du genre. Et ce n’était tellement rien à coté de ce qui allait venir ensuite. Après nous avoir présenté les Warren en pleine séance de spiritisme pour une entrée en matière déjà emblématique de la signature Conjuring, ce premier chapitre de la vie du couple nous emmène à la rencontre de la famille Perron, le jour de leur emménagement dans une nouvelle demeure, cousine éloignée de la tristement célèbre maison d'Amityville. James Wan prend le temps de poser ses marques, d’ériger la charpente de ce qui deviendra quelques minutes plus tard son petit théâtre des horreurs. Il installe petit à petit son climat d’épouvante dans la banalité de la vie quotidienne, dans cette sphère familiale qui nous parait tellement familière et rassurante à la fois. Et c’est là sa première force. The Conjuring ne nous délivre pas qu’une simple maison hantée. Aux traditionnels miroirs qui se décrochent des murs, portes qui claquent et pendules qui s’arrêtent de fonctionner chaque nuit à la même heure, vient se greffer une peur toute autre, une peur reliée aux membres de la famille que l’entité démoniaque prend plaisir à morceler sadiquement tout au long du film. C’est ainsi qu’une petite fille somnambule arrive à nous terroriser en se balançant contre la porte de son armoire pendant que sa mère sombre dans la folie sous l’emprise du démon et s’en prends à ses enfants.
Et puis, il y a ces scènes. Ces scènes de pure terreur comme on en voit finalement pas si souvent, ces scènes qui nous rappellent pourquoi on aime le cinéma de genre, ces scènes qui nous rappellent pourquoi on aime avoir peur. Et c’est toujours dans la plus grande simplicité et dans ses séquences les plus épurées que l’effet James Wan opère. Une petite fille terrifiée sur son lit, dans l’obscurité de sa chambre, le regard fixé vers l’encadrement d’une porte. On ne voit rien, on n’entends rien, on ne fait que ressentir sa terreur à travers sa voix et son regard. En une séquence, The Conjuring nous livre une démonstration tant brillante que cauchemardesque du pouvoir de la suggestion. Bien sûr, le film met également sa palette d’apparitions monstrueuses iconiques au service de l’ambiance et de l’angoisse, mais chacune d’elles prends vie au sein d’un univers esthétique tellement riche et tellement renversant qu’elles n’en restent pas moins efficaces. L’esthétique, c’est aussi ça James Wan, c’est aussi ça The Conjuring. Le cinéaste s’autorise tout en matière de mise en scène : des travellings-loopings au plafond jusqu’aux caméras qui traversent les murs et les étages. Cette réalisation immersive et tellement belle à la fois offre finalement un écrin parfait à l’essentiel, à ce qui fait toute l’identité de The Conjuring : les Warren. L’alchimie parfaite qui règne entre la brillante Vera Farmiga et Patrick Wilson est telle que la relation du couple prend une place aussi importante que la ghost-story au centre du long-métrage. Le duo offre une réelle dimension supplémentaire au simple film d’horreur que The Conjuring aurait pu être sans eux. On ne vit pas seulement le film à travers les yeux des habitants de la maison, on le vit à travers Ed et Lorraine, à travers leur expérience et leur sensibilité. Et c’est probablement cet aspect très humain qui fait toute la différence, cette manière d’exploiter avec un affect tout particulier ces deux personnages emblématiques, et de commencer à construire leur histoire. Et c’est en offrant à The Conjuring une écriture et un traitement de personnages sensible et abouti que James Wan balaie radicalement une vision trop souvent erronée et réductrice du film d’épouvante : on est face à un véritable film construit avant même d’avoir affaire à un film d’horreur.
Encore plus que son prédécesseur, Le Cas Enfield se concentre sur les relations et l’évolution des membres de la famille. Issus d’un milieu assez défavorable cette fois, c’est une mère célibataire complètement épuisée et ses quatre enfants que l’on rencontre, plus particulièrement Janet, une petite fille d’une douzaine d’années autour de laquelle semblent se concentrer les phénomènes inexplicables de plus en plus violents. Une chose est sûre, l’amour de James Wan pour ses grands classiques horrifiques n’a fait que s’accroitre depuis la dernière fois. De sa bande-son old school à ses décors seventies à souhaits, The Conjuring deuxième du nom est une nouvelle déclaration d’amour au cinéma de genre. Mais avant même d’aimer les grands maîtres du genre qu’il maitrise à la perfection, James Wan aime ses personnages. C’est un fait, c’est une certitude, ça se sent et ça se ressent. Il les construit, il les approfondis, avec justesse et sensibilité . On se sent proche d’une mère qui contrairement à l’archétype, sort de chez elle en hurlant, les enfants sous le bras, à la première vision d’un meuble qui traverse une pièce. On se sent proche d’une petite fille qui n’a pas seulement peur d’un démon, mais du regard des autres au point de ne même plus pouvoir sortir de chez elle. Et toutes les festivités horrifiques qui suivent n’en sont que plus éprouvantes. Si quelque chose n’a pas changé entre le premier et le deuxième film, c’est la peur. Le Cas Enfield est tout aussi terrorisant que son prédécesseur. On pourrait se demander comment un cinéaste au style et au caractère aussi marqué peut ne jamais cesser de se réinventer, peut continuer à nous emmener avec lui dans son jeu sadique et constant de brouillage de nos repères, de remise en question des codes que l’on croit pourtant connaitre et maitriser, jusqu’à ce qu’il décide de les soumettre à rude épreuve. Une fois de plus, on se retrouve face à des séquences d’une sobriété interpellante qui nous recroquevillent pourtant littéralement sur notre siège. Qu’y-a-t-il de plus effrayant qu’un jouet qui s’anime au beau milieu de la nuit ? Que la manifestation de l’esprit d’un vieil homme attaché au fauteuil dans lequel il est mort ? Une fois n’est pas coutume, James Wan trouve toujours matière à répondre à ces questions. Sans jamais nous laisser de répit, sa maitrise de l’effroi et de l’imagerie noire et malsaine font de ce deuxième Conjuring un film d’horreur fourmillant d’idées et de concepts tellement effrayants et tellement dérangeants à la fois. Et c’est la petite Janet, alias Madison Wolfe, qui nous délivre l’une des plus impressionnantes prestations d’enfant-acteur dans le cinéma de genre depuis des années. Notre cher monsieur Wan sait finalement parler aux éternels épris du film d’épouvante autant qu’il sait impressionner les plus novices en la matière. The Conjuring premier et deuxième du nom sont les produits de l’alchimie macabre entre les codes ancestraux du cinéma de genre, une immense dose de sensibilité, et un sens de l’esthétique horrifique hors du commun. Et c’est précisément cette alchimie parfaite qui fait des deux premiers chapitres de Conjuring de vrais petits chefs d’oeuvres du plus sombre des septièmes arts.



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