Inutile de se le cacher plus longtemps, It Comes at Night n’a pratiquement rien en commun avec la plupart des productions qui ont la chance d’être correctement distribuées en salles. En réalité, son seul point commun pourrait se résumer à une bande-annonce. Et pour cause, cette dernière ne reflète à aucun moment le contenu du film qu’elle était pourtant vouée représenter. Etablis au détriment de l’oeuvre, de mauvais choix de production vont une fois de plus contribuer à pousser leur propre film dans le précipice. Et ce n’est que le début de ce qui peut expliquer l’existence chaotique d’It Comes at Night. Ce deuxième film pour Trey Edwards Shults prend donc ses bases sur un malentendu conséquent. Malentendu que l’univers et le style du métrage particulièrement singulier ne risque pas de faire oublier, bien au contraire. Qu’en est-il concrètement une fois passé le générique de fin ?
Arrivé sur les écrans en toute discrétion, It Comes at Night décide de sortir des sentiers battus et bouleverse littéralement la sphère horrifique de ces quelques derniers mois. Là où l’on aurait pu s’attendre à un scénario partagé entre l’explication du contexte et les péripéties des personnages, l’écriture réelle du film s’avère diamétralement différente. Sous la forme d’un quasi-huis-clos, Comes at Night se concentre exclusivement sur le cheminement psychologique des membres de la famille que l’on suit. Reclus dans une maison au milieu d’une forêt déserte, forcés de vivre au rythme des règles qu’instaure le père pour préserver leur sécurité, cette atmosphère post-apocalyptique pesante régit chacun de leurs faits et gestes. On en arrive donc à la condition sinequanone pour arriver à apprécier un tant soit peu le film : accepter la place que nous octroie le cinéaste. Là où la plupart des récits nous placent en spectateur omniscient et nous accordent un degré de conscience bien supérieur à ceux de la plupart des personnages en nous introduisant un contexte, en nous disséminant des indices et des informations, It Comes at Night prend le parti de ne rien nous dire. Plus exactement, de ne rien nous dire de plus que ce que les personnages savent, voient, et ressentent au fil du film. Il n’y aura donc aucune explication sur les évènements qui les ont conduit à se retrouver seuls dans cette maison. A aucun moment le cinéaste ne nous prendra par la main pour nous confirmer ouvertement les hypothèses qui apparaissent au fur et à mesure du scénario.
Ce qu’a cherché Trey Edward Shults à travers son film, c’est nous rappeler que la peur n’est pas toujours là où on l’attends. Il met en scène les différentes facettes de l’homme lorsqu’il se retrouve confronté à quelque chose qu’il ne connait pas, à un danger qui compromet sa propre survie. Autour du noyau incarné par la famille va se dessiner un panel d’émotions et d’instincts les plus primaires : de la compassion à la sincérité qui va leur permettre d’ouvrir leurs portes à des étrangers, jusqu’à la paranoïa et la peur de l’autre qui va petit à petit faire basculer l’équilibre qu’ils avaient retrouvé, jusqu’au point de non retour. It Comes at Night est d’une grande justesse dans les réactions purement humaines et dans les émotions qu’il met en avant, l’interprétation en est bien sûr à la hauteur mais le milieu dans lequel se déroule le film a lui aussi tendance à amplifier cette atmosphère sensorielle et intimiste. Le cinéaste fait le choix de ne sortir pratiquement jamais de l’enceinte de la maison, mais il parvient à donner à ses pièces sombres et étriquées une âme et une teneur symbolique très forte. S’il ne mérite pas un tel lynchage, le film reste malgré tout loin, très loin d’être parfait. On aura notamment du mal à comprendre les quelques jump-scares superflus et affligeants qui détruisent plus l’ambiance qu’autre chose, ni même certaines séquences de rêves qui finissent par basculer dans l’incompréhension et la difficulté, pour nous spectateurs, à discerner la fiction de la réalité. Faire un film qui mobilise l’imagination et la réflexion pour être lisible n’a jamais été une mauvaise chose en soi, tant qu’on ne tombe pas non plus dans une espèce de surenchère onirique prétexte à tourner des scènes esthétiques sans qu’elles ne prennent de sens. Heureusement, It Comes at Night parvient à ne pas trop s’égarer et maintient globalement sa cohérence jusqu’à son plan final, toujours suggéré mais très fort en signification et particulièrement chargé d’émotion.
On en arrive donc à la cruelle question : Pourquoi vouloir à tout prix vendre un film pour ce qu’il n’est pas ? It Comes at Night n’est ni plus ni moins que l’exemple parfait d’un film à festival, un film au public ciblé qui a précisément besoin de l’esprit ouvert et malléable des amateurs du genre pour fonctionner. Le film a réellement besoin d’un public ouvert à l’expérience et à la nouveauté. Bien d’autres avant lui ont fait les frais de la grande distribution et il est clair qu’elle n’est malheureusement pas prête à accueillir des oeuvres qui ont du mal à rentrer dans le moule. Des diffusions occasionnelles auraient tellement pu profiter davantage au film qui aurait pu s’épargner l’incompréhension du grand public. Et qui n’aurait finalement que mieux fonctionné par la suite. Mentir sur ma marchandise est donc malheureusement devenu l’une des seules solutions possibles pour avoir la possibilité d’exporter des films de genre qui dénotent des productions majoritairement diffusées en salles. Si cette ambivalence marketing a ouvert les portes des salles à Trey Edwards Shults, c’est également elle qui risque de les lui fermer bien plus vite qu’espéré.
Dans le vaste univers qu’est celui du film de genre, certaines approches ne sont pas toujours celles que l’on soupçonnait. Parfois, ce n’est pas en empruntant le chemin le plus simple que l’on peut accéder à l’entièreté du message qu’une oeuvre cherche à faire passer. Et c’est une très bonne chose. Réduire le cinéma au divertissement serait abominablement réducteur : le cinéma est avant tout une expérience. Expérience dans laquelle nous sommes plus ou moins invités à participer. Bien sûr, il y a des choix discutables, des petits détails dont on aurait pu se passer et d’autres qui auraient permis de rendre l’ensemble plus clair et plus lisible, mais à aucun moment, le manque d’explications fait d’It Comes at Night un film dans lequel il ne se passe rien, bien au contraire. S’il y a malgré tout quelque chose qu’on peut lui reprocher, c’est son exploitation, qui n’est le fruit que d’une succession de mauvais choix. Et pourtant, comment reprocher à un cinéaste de vouloir délivrer son film avec la plus grande amplitude possible ? Quoi qu’il en soit, It Comes at Night est loin du film vide de sens que bien trop ont pu décrire. Une oeuvre glaciale et épurée qui dépeint froidement les méandres de l’humain face à ses propres démons.


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