samedi 14 octobre 2017

Vingt-sept ans ont passé depuis la sortie de la première adaptation des assassinats du plus célèbre des clowns maléfiques. Vingt-sept longues années, soit tout juste le temps dont a besoin notre sinistre Grippe-Sou pour revenir hanter ses victimes au fil des générations. Comment imaginer un plus beau symbole pour inaugurer cette première version cinématographique de l’un des plus grands romans de Stephen King ? Voilà bien des années qu’on l’attendait, ce véritable long-métrage. Une vraie oeuvre cinématographique, budgétisée, qui aurait enfin l’opportunité de rendre à l’un des plus emblématiques tueurs de la sphère horrifique ses lettres de noblesse. Et pour cause, difficile de ne pas se résoudre à admettre que la première adaptation qui a traumatisé toute une génération a pris quelques rides. Les premiers spectateurs ont grandi et sont devenus adultes, tandis que de son côté, l’univers de l’épouvante s’est étoffé et a continué sa route. Les frayeurs d’antan ont laissé place à cette forme d’admiration nostalgique, cette saveur que l’on aime toujours autant mais qui ne nous déclenche plus les mêmes montées d’adrénaline qui nous avaient tant marqué auparavant. Autant de raisons qui font que Ça ne pouvait pas rester un simple téléfilm. Ça avait besoin d’une seconde vie, d’une nouvelle bouffée d’air frais à la douce saveur des années 90. Ça a pris son temps, mais Ça est arrivé. 

Il y a certaines adaptations que l’on craint, parfois même dont on se passerais volontiers. Mais lorsqu’il s’agit des oeuvres de Stephen King, c’est une autre histoire. On ne compte plus les adaptations de ses romans désormais encrées dans le paysage incontournable du film de genre. Adapter Stephen King, c’est passer derrière  l’immortalité d’un Shining ou d’un Misery. Et c’est finalement sur les épaules d’Andy Muschietti qu’a reposé la renaissance de Pennywise. Après nous avoir gratifié d’un superbe Mamá il y a quelques années, sa présence derrière la caméra s’est avérée particulièrement audacieuse. N’en déplaise à Zombieland, Grippe-Sou n’est pas près d’être détrôné de son titre de clown le plus angoissant du cinéma. Et nous ne sommes pas prêts d’oublier non plus cette nouvelle visite au coeur de son royaume flottant.

Ça, c’est avant tout une histoire de générations, au sens propre comme au sens figuré. Il y a dans les personnages de cette nouvelle adaptation tout ce qui a fait le succès de Stranger Things, peut-être l’une des meilleures séries horrifiques depuis longtemps. Quitte à occuper le tiers de son film de scènes d’exposition afin d’introduire ses personnages, Andy Muschietti a su saisir ce qu’il fallait pour réussir à placer des enfants au centre d’un film d’horreur. Et ce n’est pas chose aisée. Si à l’époque, la pratique était plutôt rare et poussait souvent les réalisateurs à employer des jeunes adultes pour jouer le rôle d’adolescents, l’emploi des enfants dans le film de genre s’est démocratisé. Et on ne peut que contempler à quel point leur jeu d’acteur déborde d’authenticité. Ça ne fait pas exception à la règle. Malgré notre amour pour Pennywise, il serait bien malhonnête de ne pas reconnaître à quel point les sept enfants portent le film. Le cinéaste nous dévoile donc, un par un, la personnalité et le contexte qui entoure chaque membre du «  club des ratés ». Toujours justes et jamais caricaturaux, chacun d’eux est traité avec une sensibilité toute particulière, autant dans leur relation entre eux au sein de leur bande que dans leur relation avec le monde des adultes. Et ça fait du bien, un film qui ose mettre des enfants en réel danger, qui ose leur développer un background difficile et dérangeant, et qui ose véritablement les traiter au même titre que des adultes. Ca fait réellement du bien, un film qui approfondit leurs émotions et leurs échanges, aussi complexes puissent-ils être. Un film qui ne nous épargne ni les coups de poing politiquement incorrects de leurs tortionnaires à l’école, ni les mauvais choix que la peur les pousse à prendre, comme n’importe quel enfant les aurait pris à leur place. Il y a dans Ça cette volonté de recréer une vraie osmose de bande, ce lien très fort et ce vrai esprit de solidarité collective que le cinéaste et tout son petit casting arrive à retranscrire avec un talent incroyable. Toute cette petite troupe arrive à nous faire passer des rires à l’émotion en quelques secondes. Et bien au-delà de leur prestation, chacun d’eux sans exceptions s’accomplit pleinement au fur et à mesure du film.


Mais Ça, c’est aussi un style. Une rencontre inattendue entre l’épouvante et la poésie, sombre et macabre. Tout film d’horreur férocement commercial soit-il, Ça n’en est pas moins une oeuvre artistique débordante de personnalité. De la perfection des lieux de tournage utilisés pour reconstituer Derry, cette mythique petite bourgade perdue au fin fond des Etats-Unis, jusqu’aux looks vintage des personnages foisonnant de détails, en passant par la bande-originale old school qui saura néanmoins se faire suffisamment discrète pour laisser s’installer un malaise et une tension qui ne nous quitteront qu’une fois le film terminé. Andy Muschetti s’amuse en permanence avec les codes qui nous semblaient pourtant établis avant même que le film commence. C’est ainsi que l’on se retrouve au coeur de séquences où le méchant n’est pas toujours celui qui figure sur toutes les affiches. Le cinéaste entremêle des peurs primaires des plus terre-à-terre et la terreur des apparitions du clown que seuls les enfants peuvent percevoir. Un petit jeu complètement inattendu qui confère au film un impact et des enjeux bien plus profonds que ce à quoi l’on aurait pu s’attendre. Pennywise prendrait presque une aura comparable à celle d’un Freddy Krueger, en puisant son pouvoir dans la peur de ses victimes à défaut d’aller les pourchasser dans leurs cauchemars. C’est donc dans un véritable univers sinistre et dérangeant que nous embarque le clown. Lui-même est une réussite esthétique absolue. Il ne s’agit pas seulement d’un costume ou d’un maquillage, mais de la façon dont il s’anime, de ses mimiques et de chaque parcelle de sa gestuelle qui nous fascinent et nous effraient à la fois. Au-delà du clown, Ça accumule des images d’une beauté et d’une puissance macabre folle. Complètement et définitivement folle. Certaines scènes risquent d’être difficiles à oublier. Et pourtant, c’est souvent avec des choses très simples que l’effet commence à opérer. Un ballon rouge flottant au milieu d’une bibliothèque, une vieux portrait accroché au mur, la pénombre d’une cave…

Jusqu’à une dernière séquence au fin fond des égouts d’une noirceur repoussante, qui incarnera malgré tout les plus belles et les plus poétiques images du film. Il y a des films comme ça, qui se construisent dans nos têtes un peu comme un parfum. Il y a la note de tête, cette première impression spontanée, les frissons et les émotions éphémères que l’on ressent tout au long de notre séance de cinéma. Il y a la note de coeur, cette identité qu’un film élabore au fur et à mesure de ses séquences, l’ambiance dans laquelle on se plonge progressivement. Et puis, il y a la note de fond, celle qui dure, celle qui restera une fois le générique de fin terminé. C’est un peu de cette manière que l’on peut ressentir Ça. Un savant mélange d’attentes et d’inquiétudes, de nostalgie et d’enthousiasme. Mais ce qu’il reste une fois les lumières rallumées, c’est cette sensation d’accomplissement, malgré la longueur presque inhabituelle du film et la densité de tout ce qu’il peut contenir. 

Un tel spectacle ajouté à une apparition de titre comme on les aime tellement, il n’en fallait pas plus pour faire le bonheur des amoureux du cinéma de genre. Ça n’est finalement ni plus ni moins que l’innocence d’une bande d’adolescents mise à l’épreuve par leur vie de tous les jours criante de vérité, et par l’appétit insatiable de celui qui incarne leur peurs les plus viscérales. Et comme dans toute bande d’enfants qui se respecte, leurs éclats de rire seront autant de la partie que les cris d’effroi qui mettent l’eau à la bouche de leur tortionnaire maquillé. Qu’aurait-on pu espérer de plus qu’un film d’horreur d’une telle maturité et d’une substance artistique aussi riche et pleine de sens ? Ne cherchez plus l’instigateur de la coulrophobie, il s’appelle Pennywise. Et il n’est pas prêt d’abandonner nos cauchemars.

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