mardi 17 juillet 2018

Il y a tout juste dix ans, Pascal Laugier bouleversait le paysage du cinéma d’horreur français. Auteur et metteur en scène du traumatisant Martyrs, il rejoignait dans un vacarme assourdissant le clan pour le moins restreint des véritables cinéastes de genre hexagonaux. S’il existait jusqu’à ce jour deux autres productions dans sa filmographie - Saint-Ange, ghost-story sans grande saveur, et The Secret, thriller peut-être un peu trop ambitieux - aucune des deux n’incarne aussi fort son style, et son amour pour le cinéma de genre. Aussi loin que remontent leurs origines, des films d’horreur ont été conçus dans le presque unique but d’effrayer, par le biais d’histoires qui ne constituent finalement qu’un prétexte à cet aboutissement, à cette forme d’exutoire pour un public demandeur de sensations fortes. Si de grandes oeuvres ont pu ressortir de cette ambition créative, d’autres cinéastes ont modelé un cinéma de genre différent. Un cinéma dans lequel un scénario n’est pas simplement au service de l’horreur. Mais dans lequel l’horreur devient au contraire, l’instrument d’un scénario. Il serait difficile de trouver plus significatif que Martyrs pour incarner cette veine, cet état d’esprit, qui enterre définitivement toute notion de gratuité et de gore commercial. Dans une moindre mesure, certes, Ghostland s’inscrit à son tour dans ce type d’oeuvre incisive, percutante, et profondément ancrée dans la réalité.

En dix ans, Pascal Laugier n’a rien perdu de sa puissance visuelle et atmosphérique qui faisait, notamment, de Martyrs une oeuvre si particulière, si intime et si démonstrative à la fois. Une fois encore, il puise son inspiration et nourris son cinéma des tréfonds de l’âme et des entrailles de ses personnages. C’est l’humain, sous toutes ses formes, dans toutes ses conditions, qui ressort de Ghostland. La démence et la déviance de marginaux déséquilibrés rencontre l’instinct protecteur d’une mère pour ses enfants, tandis que les traumatismes incurables côtoient l’espoir et la résilience. Tout ce qu’il y a de pire, mais aussi tout ce qu’il y a de meilleur dans la condition humaine des personnages de Ghostland se matérialise et se transforme en une réelle oeuvre artistique. C’est aussi ça, le cinéma de genre. Faire naître des émotions de l’horreur et de la violence. Donner du sens et un symbole à cette obscurité. A l’heure où des spectacles de violence et d’horreur inouïe nous entourent sans besoin du moindre recours à la fiction, le talent et la virtuosité de certains cinéastes parviennent à nous communiquer des émotions aussi fortes, à travers des scènes purement fictives. Et c’est là toute la force de Pascal Laugier et de son oeuvre, qui nous emmène avec lui, aux côtés de Beth, Vera, et de leur mère, qui réussit à nous faire oublier en quelques minutes l’existence de Mylène Farmer. Tout juste arrivée dans leur nouvelle demeure héritée d’une tante décédée, on se retrouve plongés avec elles dans un décor macabre. Une maison de poupée à grande échelle, débordant de vieux jouets étranges, de meubles et de tableaux d’une autre époque, de poupées glauques aux allures toutes droit sorties des vieilles séries B horrifiques du siècle dernier. Laugier semble avoir tenu à installer son univers dans les meilleures conditions possibles, et n’a pas le moins du monde lésiné sur les détails. 


Par conséquent, c’est tout au long du film que l’on retrouvera petit à petit de nouveaux éléments chargés en symbole, toujours plus sources de pesanteur et d'angoisse. Quoi de plus malsain qu’un séquestreur d’enfants au volant d’un vieux camion de bonbons ? Qu’un diable en boite dissimulé derrière un miroir ? Probablement le duo de tortionnaires que l’on rencontre, qui plus est, très tôt dans le film. Si leur entrée en lumière est effroyable, tellement brutale et soudaine à la fois, la suite n’en est pas moins éprouvante. Chacune de leur apparition glace littéralement l’atmosphère, et la découverte progressive de leur apparence au fil des minutes leur confère une réelle aura monstrueuse. Le plus étourdissant, finalement, c’est l’instant où l’on se rend compte à quel point Pascal Laugier a vicieusement joué avec nos connaissances des codes, s’est délecté de notre anticipation de ce qu’il allait bien pouvoir faire de son scénario. Cette audace est brillante. Et cette audace fonctionne à merveille. Après avoir insidieusement emmêlé les codes et nos attentes, il nous lance finalement la réalité en pleine figure. A l’image de son film, brutalement, sans concession. Le choc est fulgurant, et l’intelligence d’écriture plus encore. Les éléments prennent subitement un tout autre sens, et nous entrainent encore plus profondément dans cette violence émotionnelle froide et incisive. Ghostland dégage une atmosphère d’une telle intensité, d’une telle authenticité, que le jeu d’acteur absolument remarquable conforte avec d’autant plus de force. Petit à petit, la distance s’amenuise, et on finit, nous aussi, par se sentir enfermés, tourmentés, aux côtés des trois femmes entre ces murs morbides. On se retrouve partagés entre le malaise envahissant de tout ce que nous évoquent leurs bourreaux, et la stupéfaction des révélations auxquelles on se retrouve confrontés.

Ghostland n’est pas un simple film d’horreur. C’est un drame psychologique, un drame familial, un film d’épouvante, et bien d’autres choses encore. Mais c’est surtout, pour un cinéaste ayant déjà marqué une première fois les esprits et le cinéma de genre français, l’exploit de réitérer cette claque, d’inscrire un nom de plus à la liste des meilleurs films d’horreur de notre pays. Malgré ses réticences pour toute forme de culture alternative, malgré l’académisme latent qui plane au dessus de son septième art, malgré son aversion malheureusement encore d’actualité pour la culture horrifique, la France abrite malgré tout des créateurs extraordinnaires, qui n’ont rien à envier à leurs homologues outre-atlantique. Ces cinéastes là, ont toute leur importance, et une place toute particulière dans le coeur des passionnés de l’horreur. Pascal Laugier ne fera certainement jamais l’unanimité, comme n’importe quel auteur qui sort des sentiers battus, qui se libère des poncifs, et qui ose proposer quelque chose de nouveau. Mais ce n’est pas un problème, au contraire. Ce sont ces films qui franchissent le stade du divertissement, ces films qui nous bousculent, qui laissent une trace. Chacun le vivra différemment, selon sa sensibilité, sa réceptivité, mais chacun le vivra profondément. Et c’est finalement ce qui fait de Ghostland, une nouvelle oeuvre magistrale du cinéma de genre.

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